Les modifications corporelles se répandent et sont mieux acceptées même si elles restent considérées comme « Hors norme ». Récit de la transformation de l’homme le plus tatoué du monde : Etienne Dumont.

Le critique d’art devenu une œuvre Etienne Dumont, journaliste genevois au magazine économique Bilan, a fait couler beaucoup d’encre  pour produire ses milliers de chroniques. Ça, c’est sur le papier. Sur sa peau, l’encre recouvre la quasi totalité  de ses 1m65 et il collectionne les modifications corporelles en tout genre. un personnage hors du commun, difficile à démasquer.

Né en 1948 d’un père historien et d’une mère chimiste, il a mélangé les deux solutions pour  écrire sa propre histoire, à l’encre, à même la peau et parfois plus en profondeur. Pourtant, ces tatouages n’ont pas été choisis pour leur symbolique, seul leur aspect esthétique importe. Inspirations tribales, cyber, estampes d’Hokusai,  les formes et les couleurs s’entremêlent pour former un confondant puzzle.

Histoire de l’art

Juriste de formation, Etienne n’a jamais exercé. Il travaille comme  journaliste dès 1974 à la Tribune de Genève. Autodidacte, il se spécialise dans l’histoire, dans l’art, dans l’histoire de l’art et plus  particulièrement l’époque de la Renaissance. La renaissance, plutôt symbolique pour un homme comme Etienne.  Pendant son temps libre, on trouve Etienne Dumont aux puces  ou aux enchères. Il chine, mais ne s’échine pas. “Je guette…”.

Difficile de l’imaginer tapis dans l’ombre ! Il est peut-être l’homme le plus « modifié » au monde. Pourtant, quand il conte son histoire, tout semble juste… tout à fait normal. En cherchant loin, reste imprimé dans sa mémoire la première fois qu’il entraperçoit un tatouage. Il a 15 ans, est assis à bord d’un train en Allemagne. Sur le quai, un homme. “Il portait une marque sur son bras. C’était bleu”. Presque 15 ans plus tard, Etienne rend visite à une connaissance qui ouvre le premier salon de tatouage Lausannois. “A l’époque, on travaillait en chambre, il fallait gratter à la porte”. Etienne se lance. Un aigle, une croix. Depuis, il est resté à la même enseigne avec toujours plus d’idées de modifications. Après le tatouage, un labret – hublot transparent entre la lèvre et le menton – des scarifications africaines, des boules sous la peau du crâne, un nostril (barrette dans le nez), des cerceaux de plexiglas dans les lobes des oreilles, des anneaux sous la peau des mains. C’est un tourbillon, un tour du monde ethnique. “Il n’y avait pas de plan défini. Ça s’est fait au fur et à mesure. Pas comme une Brésilienne qui aurait un plan de chirurgie esthétique sur 10 ans !” 30 ans, 450 heures, à raison d’une séance par semaine, le tableau est achevé. Il recouvre 95 % de la surface de son corps, seules ses paumes de mains, plantes de pieds, paupières et parties génitales sont restées vierges.

Nu, pas mis à nu. Percé, pas à jour.

TatouageEn 2009, c’est la consécration. Sujet d’une exposition photo à Genève pour fêter ses 60 ans, il s’offre aux objectifs de 12 photographes et expose à nu ce corps que tous voulaient voir pour apprécier l’oeuvre dans son ensemble. Mais pour découvrir l’histoire de cette transformation détonante, c’en est une autre…

Et la douleur ? “Oui, enfin, un coureur a aussi mal aux jambes après la course”. Et L’addiction ? “Non, pas plus qu’autre chose. Moins que la course à pied, un peu plus que le chocolat…”. Chercher les motifs profonds d’Etienne Dumont est comme tenter de trouver la sortie du labyrinthe de ses tatouages. On s’y perd. On suit une route qui nous emmène ailleurs. On reste bloqué. On repart à contre sens, on cherche une autre sortie. Journaliste chevronné, il est coutumier des « interrogatoires ». Où ? Pourquoi ? Comment ? On aimerait pouvoir le percer, nous aussi, pour savoir ce qu’il cherche à exprimer au travers de toutes ces modifications. “On parle bien pour ne rien dire, pourquoi ne pourrait-on pas faire des modifications corporelles pour ne rien exprimer ?”. Et la suite ? “Tout ça prend du temps : la séance… la cicatrisation… Certains le font pour combler un vide. Moi, je ne ressens pas le besoin de meubler mon temps”.

Réflexion du miroir

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© Gabriel Asper

Etienne Dumont est un véritable champ d’expérimentation du lien social. “Le contact avec les gens se crée rapidement, puisqu’il y a un sujet de conversation tout prêt. Ça provoque de moins en moins de réactions. A une époque où l’on a accès à toutes sortes d’informations, les gens sont devenus imperméables, moins sensibles au différent”. Il semble presque déçu. Il évoque le terrorisme du politiquement correct. “On ne dit plus : « Oh tu as vu la petite grosse ! » C’est l’ère de la grande hypocrisie !”. Certains sont complices, “ça ne me touche plus du tout”, d’autres marquent l’approbation, “C’est leur problème, pas le mien”. Les enfants et personnes âgées sont eux plus spontanés. “Je n’aime pas les jeunes gens : ils m’ennuient”. Son franc-parler, son attitude revêche pourraient le rendre désagréable, mais c’en est tout autrement. Le personnage est accessible et attachant. Critique d’art, parfois redouté, que dirait Etienne s’il devait rédiger sa propre critique ? “On voit que ça a été fait il y a longtemps, il y a quelques incohérences dans le sujet et dans l’échelle des motifs”. S’il pouvait changer de peau, ne serait-ce que pour recommencer ? Il hésite. “Eh bien, je ne recommencerais pas tout…”. Difficile de changer la toile, dans le fond. Pas de peau !